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Le récent fiasco d’E-Perf (1), la nouvelle méthode d’ « Evaluation de la Performance » lancée, toutes voiles dehors, par Roberto Pucci, est une bonne nouvelle, aussi bien pour les salariés dits « de base », que pour bon nombre de managers désormais temporairement soulagés. Le durcissement d’une tradition managériale déjà fort autoritariste inquiétait à juste titre la très grande majorité des employés. On a beaucoup décrit les caractéristiques de ce projet (non négociation de son évaluation par le salarié, mise en concurrence de tous avec tous, selon un système de quotas forcés tantôt mis en avant par la DRH – dans les réunions managers –, tantôt nié par la même DRH – dans les réunions organisées pour la base), et l’on peut se désoler du simplisme d’une évaluation en 9 cases (par exemple, attribuer une note de 3 à Roberto Pucci pour son dévouement aux concepts néo-libéraux d’un côté et l’allègre cafouillage de son premier projet d’envergure, l’E-Perf, de l’autre) à l’encontre d’un sens de la nuance indispensable à toute évaluation individuelle (laquelle met singulièrement à l’écart, et c’est un problème, la composante collective du travail ainsi que le décalage entre le travail réel et les directives). En revanche, on a moins analysé l’appauvrissant verbiage à l’œuvre à tous les carrefours de ce projet d’évaluation de la tant adorée performance – un mot dont il faut de temps à autre rappeler qu’il est issu du vocabulaire hippique (il apparaît en 1835 dans Le Journal des Haras, et l’on voit qu’étymologiquement, les salariés sont donc pris pour des canassons). Car, avec ce projet, nous sommes en plein dans la novlangue communicante, dont l’exemple le plus célèbre, dans le milieu professionnel, est constitué par le fameux Plan Social pour l’Emploi, le pire étant cependant la Gestion Prévisionnelle des Emplois et Compétences (transformée en licenciements déguisés). La novlangue procède par antiphrases, ou par simplification syntaxique, avec le but de canaliser le discours dans une logique prédéfinie (contester un Plan Social pour l’Emploi, c’est manifestement prendre parti contre l’Emploi). Regardons cela de près, et voyons comment, rien qu’avec les fameux deux axes du Quoi et du Comment proposés pour l’évaluation, on bute immédiatement sur un vocabulaire étrange et inapproprié.
Evidemment, ce tour de passe-passe langagier se heurte à une réalité, c’est que, dans la pratique, certains des objectifs étaient autrefois définis comme des priorités. Comment faire, maintenant que tout est priorité ? Eh bien il suffit d’inventer la « priorité-clé ». Avec le résultat que les priorités non « clé » ne sont effectivement plus des priorités. Capito ? Le COMMENT, quand la compétence change de camp Avec le comment, voilà que débarque la notion de « comportement », et c’est là que ça devient vraiment très gros ! A la lecture des « Compétences LEAD », il apparaît (citations) qu’un mauvais comportement, c’est quand on « se focalise sur les risques ou les aspects négatifs du changement », ou que l’on « résiste ou ignore le changement en s’en tenant aux pratiques établies ». Ce vocabulaire dérape vers un décalque douteux de la propagande des régimes totalitaires. Les plus jeunes ne se souviennent sans doute pas du prosélytisme RévoCul, quand les « attitudes bourgeoises » entravaient « la construction du socialisme », mais nos collègues chinois un peu âgés ne seront, eux, pas dépaysés au moment de remplir leurs évaluations. Il est tellement clair que le « comportement » attendu se trouve du côté de l’obéissance et de la servilité, qu’on a cru bon de faire apparaître à ses côtés le terme de « compétence ». Car qui oserait contester la « compétence » ? Voilà un mot qui inspire le respect, à l’évidence amené pour donner de la respectabilité au projet. Il y a pourtant un problème, c’est que ce mot n’a rien à faire là. Syndrome, de nouveau, d’un vocabulaire si décalé qu’il en devient autonome, et d’une novlangue destinée à contourner le sens des choses et des discours. Selon le Trésor Informatisé de la Langue Française, la compétence, dans un sens déjà élargi, c’est la capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie. La définition de la compétence se situe donc clairement du côté de l’expertise. Rien à voir (citations) avec le fait d’ « adhérer au changement », ou avec « l’amélioration continue des performances pour créer durablement de la valeur ajoutée », que déploient les supposées compétences répertoriées dans E-Performance. On se décourage de citer de long en large les items de ce document, ce blabla d’entreprise qui se délecte, au détour de chaque phrase, des « opportunités de business » comme prisme au travers duquel devraient être considérées toutes choses. Blabla au demeurant tellement autosatisfait qu’il en vient à se contredire d’une ligne à l’autre : pour « penser de façon stratégique », il est ainsi recommandé de définir et ajuster « les priorités stratégiques aux enjeux opérationnels immédiats », mais on critique juste après le fait de « passer trop de temps sur le court terme ». Le pompom est cependant atteint lorsqu’une définition qui, à certains égards, peut sembler idéale pour la « conduite des équipes », à savoir que le chef « manage et reconnaît de façon identique tous les membres de l’équipe sans différenciation », figure en réalité dans la colonne des conduites contre-indiquées. Le fond de l’affaire, c’est qu’à l’égalité de traitement de chacun doit absolument se substituer, selon notre « moderne » RH, la compétition entre collègues (renommés ici et là, bien évidemment, « clients » et « fournisseurs »). Le capital, au fond, a une nature infantile qui nécessite de l’affection. Il organise la prédation des richesses, déclenche des crises, accroît la pauvreté et les inégalités, suscite les besoins fictifs par le mensonge publicitaire permanent, mais voudrait qu’en plus, on l’aime, et pour cela essaie de distordre le langage à son profit, transformant un instrument potentiel de culture en pitrerie communicante.Tout ce qu’on peut souhaiter, c’est que ce projet pâteux de l’E-Performance s’en tienne à son unique et éphémère vie. Et que, surtout, il ne se réincarne pas ! Calvin Donkey *)Roberto Pucci, Senior Vice-Président, Directeur des Ressources Humaines de sanofi-aventis depuis octobre 2009. Il était précédemment Vice-Président Exécutif, Ressources Humaines, du Groupe Fiat. Roberto Pucci est rattaché à Christopher A. Viehbacher, Directeur Général de sanofi-Aventis, et membre du Comité Exécutif et Comité de Direction. 1) Système d’évaluation mis en place pour les cent mille salariés de sanofi aventis dans le monde. En France, il vient d’être suspendu, faute d’avoir été présenté aux instances représentatives (CE, CHSCT) avant de former les salariés et les managers. Son contenu est contesté également par les syndicats qui continuent à se battre pour l’arrêter définitivement.
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