Disparition de pions sur l’échiquier
Le Couperet, Costa Gavras mars 2005
Avez-vous remarqué récemment la disparition de certains de vos collègues et interlocuteurs ? Avez-vous noté la multiplication de ces disparitions ? A titre d’exemple, pour le seul mois de janvier 2008, il y a eu :
· 6 licenciements, 2 démissions et 6 mutations sortantes à Paris-Sud
· 4 licenciements, 4 démissions et 12 mutations sortantes en fonctions centrales, …
Cela fait tout de même beaucoup en un mois pour deux entités, ne trouvez-vous pas ? A croire qu’en guise de bonnes résolutions, le 1er janvier 2008, les collaborateurs se sont lancé le défi de paraître dans le Guinness des fautes professionnelles !
Omerta
Et encore s’il n’y avait eu que janvier …
Mais vous avez peut-être eu quelques échos, malgré la loi du silence décrétée en haut lieu et relayée par la garde rapprochée de Le Fur (« On parle trop dans cette maison » s’est-on notamment entendu reprocher par Marc Cluzel –senior vice-président de la R&D– dans le contexte de l’affaire Rimonabant), de dépressions voire de suicides, dignes de chez Renault ? Non ? Et bien cela corrobore l’existence de cette omerta sanofienne car oui, certaines des disparitions que nous déplorons ont eu, hélas, ce caractère définitif et dramatique.
Terrorisme de groupe
Qui étaient ces indésirables ? Des collaborateurs dont le métier ne correspondait plus aux besoins de l’entreprise ? Non, leurs fonctions étaient très diverses, et la très grande majorité ont été remplacés (on en a même vu continuer à assumer les mêmes fonctions mais en tant que sous-traitants !). Des gros salaires, dont la disparition des effectifs permettait d’atteindre au plus vite la cible de diminution de masse salariale, ou bien de pauvres hères sans défense, plus faciles à renvoyer ? Oui et oui.
Des dissidents ? Pour certains d’entre eux oui : leur renvoi a explicitement été motivé par le discours qu’ils tenaient sur le groupe, et ce renvoi a ensuite été utilisé par certains managers pour s’assurer de la tranquillité future de leurs collaborateurs. Pour d’autres non, bien au contraire : on a vu les managers les plus lèches-bottes (un responsable de service informatique, un directeur médical …) poussés vers la porte !
Au final, il n’y a plus de profil-type du licenciable, de l’indésirable. Le seul point commun qui se dégage est l’impression que n’importe quel prétexte peut être saisi, comme si on frappait au hasard. C’est à l’humanité du salarié que l’on s’en prend : « comportement en inadéquation avec l’esprit de la maison », « incapacité à faire face à la charge de travail », « mauvaise organisation » …
On essaie de le faire douter de lui-même, de lui faire perdre confiance en lui : on affaiblit sa proie avant d’en finir avec elle. En corollaire, la conscience que le collaborateur, quelle que soit sa place dans la pyramide, n’a pas droit à l’erreur, ni à la faiblesse : un problème de santé et vous voici identifié comme non fiable donc comme collaborateur dont il faut se séparer.
J’aurais pu souligner également, comme point commun, l’isolement des victimes de ces séparations peu amiables : je ne fais pas référence à l’isolement qui suit leur identification (car il ne fait pas bon être associé à de tels collaborateurs), mais au fait qu’on ne licencie pas (en tout cas pas concomitamment) deux personnes du même service. Mais à chaque règle son exception et voici « l’affaire Vitry ». Le site de Vitry, bastion de résistance, fait l’objet d’un projet de reconversion : par conséquent, il va falloir se défaire de ceux dès lors étiquetés comme indésirables. Et pour commencer, de quatre ouvriers et de leur supérieur hiérarchique (absent lors des faits reprochés, mais responsable donc coupable). Un chahut un peu poussé avec un stagiaire arrivant toujours en retard, constitue un bon prétexte. L’affaire est montée en épingle et nos quatre lascars sont licenciés sans indemnité pour « atteinte à la dignité humaine », rien que ça. L’affaire sera jugée aux Prud’hommes, sans espoir de réintégration.
Mais ces licenciements individuels sans indemnité constituaient, de facto, le prélude au projet de restructuration / conversion du site avec 471 suppressions de postes. En réalité, les engagements de dividendes toujours plus élevés auprès des actionnaires (40% du résultat net en 2008 contre 25% en 2005) conduisent nos dirigeants à choisir de diminuer la masse salariale. Le contexte politique ne permettant plus les fameux plans de départ en pré-retraite (pourtant espérés par quelques-uns), l’entreprise procède à des frappes chirurgicales, lui permettant par là-même d’atteindre un autre objectif : remettre de l’ordre dans cette fourmilière, en instaurant un régime de terreur.
Le mode de licenciement mérite d’ailleurs votre attention. D’un côté ceux qui, lors de leur arrivée à leur poste de travail, trouvent une convocation chez les RH et sur qui on fait tellement pression qu’ils signent en 24 heures une fin de contrat de gré à gré ! D’un autre côté, n’ayant rien à envier à ces licenciements brutaux, ceux qui sentent l’étau se resserrer autour d’eux au fil des mois, jusqu’au dénouement final, lequel présente le seul avantage de mettre fin à l’entreprise de destruction de l’individu, aux humiliations répétées en réunion, aux accusations toutes plus farfelues les unes que les autres, à l’accroissement exponentiel de la charge de travail à seule fin de pousser à la faute …
Maquisards et rescapés Au milieu de tout ceci ont eu lieu des reconversions réussies. Etonnamment, comme s’il n’y avait personne aux commandes pour assurer la cohérence de telles démarches, certains de nos collègues ont trouvé refuge dans d’autres départements, envers et contre leur département d’origine. Parfois grâce à une double casquette, d’autres fois en allant exercer les mêmes compétences dans une autre structure de l’entreprise ou du groupe. Toujours en s’appuyant sur leur entourage, en parlant, en réalisant qu’ils n’étaient pas des victimes uniques, qu’ils n’avaient aucune raison de perdre confiance en eux. C’est d’ailleurs en relevant la tête que la victime d’un tel harcèlement trouve la voie vers sa solution. Il suffit d’un travail, même mineur, en collaboration avec une autre équipe pour retrouver la conscience de sa propre valeur. Il suffit d’une discussion avec un délégué syndical pour clarifier la situation que le supérieur hiérarchique cherche à faire paraître désespérément embrouillée et inextricable. Dès lors, une mise au point ferme et sereine, des réponses factuelles et écrites suffisent souvent à désorienter l’agresseur, ramené à ses propres contradictions. Une proie dénuée de sentiment de culpabilité, sûre de ses compétences, voire capable de renverser la situation en faisant de son agresseur l’agressé (l’objet de toutes les critiques, pointé publiquement du doigt à la moindre faiblesse) … n’est pas une proie facile : elle gagnera au moins ainsi le temps de rebondir de façon durable. Alors si par malheur vous êtes prochainement désigné par le sort, ne vous laissez pas abattre ni déstabiliser, contactez immédiatement l’un de vos représentants du personnel : il y a souvent des solutions insoupçonnées, et toujours des bénéfices à retirer de l’accompagnement par des délégués au fait de ces procédés et forts d’une expérience et d’une compétence d’équipe, de réseau. OUF
Direction de la publication : coordination cgt du groupe sanofi-aventis
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